6.5/10

Cinderalla

L'univers du manga recèle de bien des surprises, pouvant aller du très bon au très mauvais. Hélas, peu de gens connaissent le très bon alors que le très mauvais s'exporte avec une facilité remarquable. Il semble inutile de citer les quelques Hello Kitty et Tamagotchis dont nos amis nippons raffolent, car leur générosité naturelle aura valu que nous profitions nous-mêmes d'une parcelle de leur univers 'kawai'. Ce terme (traduisible littéralement par 'mignon') désigne toutes ces adorables créatures innocentes et désireuses d'être adoptées par le consommateur, apparues sur le marché japonais depuis une dizaine d'années à un tel point que l'on parle (depuis Pokémon surtout) de 'culture kawai'.
Cinderalla
Cinderalla
Seulement, depuis quelques années, un mouvement anti-'kawai' est né au Japon. provenant d'un ras-le-bol général face à une société trop axée sur la loi du conformisme, il se manifeste à travers l'art en général, et entre autre le support écrit. Vous l'aurez compris, Cinderalla en est un exemple concret, mais aussi un chef d'oeuvre du second degré comme on en avait jusqu'à aujourd'hui desespéré de voir poindre du pays du soleil levant.

Les plus perspicaces d'entre vous auront cru perçevoir dans le titre un lien avec un conte des frères Grimm. Et pour cause.
Entièrement en couleur, le manga met en scène les aventures de Cinderalla, jeune fille travaillant comme serveuse dans le restaurant de son père. A sa mort, devant les protestations des clients, elle décide de le sortir de sa tombe et de continuer à travailler avec lui, tout zombie qu'il est devenu. Mais c'est sans compter la femme-revenante dont le mort s'en entiché, ses deux filles à l'opulente poitrine et le Prince, chanteur mort-vivant au sourire sensuel et décharné. La relation n'est pas forcément évident sur le coup, mais je vous assure que Cinderalla est en fait une relecture de notre beau conte de Cendrillon.

Autant le dire tout de suite, l'oeuvre de Junko Mizuno n'a de valeur que placée dans son contexte. La relecture du vieux conte n'est qu'un prétexte, qui fut par ailleurs imposé par ses éditeurs à l'auteur. Les dessins, s'ils sont soignés dans l'ensemble, paraissent quelque peu repoussants (zombie oblige), sensation accentuée par un aspect assez enfantin les rendant parfois carrément malsains. Forcément, le lecteur manquant de mesure aura tôt fait de qualifier Cinderalla de manga pour enfant tordu, symbôle d'une culture japonaise dont nous bénéficions des rejets les plus abjects.
Il y a effectivement matière à confusion, car Cinderalla respecte dans un premier temps toutes les normes du manga 'kawai' de base : personnage principal féminin jeune, auquel le public-cible peut s'attacher sans difficulté ; dessins très enfantins et mignons ; et surtout une ambiance très gentillette, où les méchants n'existent pas. Mais tout en s'attachant scrupuleusement à ce code, l'auteur n'y va pas de main morte pour détruire ce qu'elle copie. Entre une belle-mère boulimique, un prince mort-vivant rencontré dans un cimetierre et une Cendrillon se balladant à moitié nue, entre autres, on peut dire que Cinderalla fait très fort dans le morbide et l'humour noir (je vous laisse deviner ce qui ici fait office de pantoufle de verre). Le tout se révèle parfaitement cohérent, c'est-à-dire qu'on évite les délires sans but. On pourra même dire sans rougir que l'auteur maitrise remarquablement bien son sujet et que si le décalage des styles est très visible, l'oeuvre ne prendra tout son sens qu'après qu'on ai saisi ce qui est sous-jacent à l'image.

Le doigt est ici mis sur le malaise de la société japonaise, complétement pervertie par une consommation de masse atteignant chaque jour des records. L'individu est relegué au rang de crevette dont l'existence doit se résumer à acheter et à être utile de quelque manière que ce soit à l'économie de son pays. C'est dans cette optique que la culture 'kawai' est critiquée, car elle représente le summum de la société de consommation. Ici, le Japon est ce pays merveilleux habité par des zombies, où les fées n'ont de pouvoirs que sous l'influence de l'alcool et où tout se vend, comme le font remarquer les fausses affiches publicitaires absolument délirantes vantant les mérites des différents accessoires vus dans le manga. Il y aurait énormément à dévellopper sur cet aspect de Cinderalla, qui est clairement et avant tout un manga engagé. Et, je le répéte, un manga capable d'aller aussi loin dans le domaine de l'allégorique, on l'aura attendu très longtemps.

Néanmoins, je finirais cette critique en émettant deux réserves destinées à l'acheteur potentiel. La première concerne les dessins : à force de vouloir faire moche, Junko Mizuno a très bien réussi son coup. Les dessins sont réalisés entièrement par ordinateur, et le style 'mignon-repoussant' donne un résultat dont je vous laisse juge. En ce qui me concerne, je le trouve très intéressant, mais pas évident à apprécier en tant que tel. Ceci nous amène au deuxième point : quel est l'intérêt de Cinderalla en tant qu'oeuvre à part entière? Si l'on passe un bon moment avec ce manga, il est difficile de dire en quoi il vaut mieux l'acheter que de le lire confortablement assi en tailleur sur la moquette bleue marine de la FNAC. Peut-être parce que j'ai l'intime conviction que Junko Mizuno risque de devenir une auteur culte d'ici les prochaines années, mais de là à faire confiance à un rédacteur...

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1 commentaires

  • juro

    23/10/2004 à 00h00

    Répondre

    Il faut vraiment en vouloir pour pouvoir lire Cinderalla jusqu'au bout. Le style de dessin de Mizuno contribue pour beaucoup à créer une ambiance particulière qui arrive à scotcher le lecteur au début. Mais devant le désintérêt progressif de l'histoire, ça devient barbant par moment et relativement convaincant sur la fin. Pourtant, avec des exemples comme celui-ci, l'"anti-kawai" n'a pas fini de faire parler de lui.

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