9/10

Histoire des 3 Adolf (L')

une tétralogie mettant en scène trois personnages principaux avec des doubles personnalités pour une grande oeuvre qui n'aboutira pas sur le néant car, bien au contraire, elle donne à réfléchir

La bibliographie d'Osamu Tezuka est un vaste florilège de toutes les préoccupations de l'homme et de l'Homme, alors lorsque le père du manga aborde le sujet de la seconde guerre mondiale et plus particulièrement du fascisme nazi, on est en droit d'attendre une sévère critique. Pourtant, avec ou sans réflexion, sans scénario probant, force aurait été de constater que L'Histoire des 3 Adolf (Adolf ni Tsugu) n'aurait pas autant marqué les esprits. Tezuka ne serait pas Tezuka sans la création d'une bonne intrigue et que dire de ce scénario exceptionnel par sa richesse et ses rebondissements. Du japonais à l'allemand, personne ne sera épargné dans cette oeuvre somptueuse mais diablement sordide. A vrai dire, ce serait même l'équivalent oriental du Maus d'Art Spielgeman...

3 Adolf sinon rien

L'Histoire des 3 Adolf
L'Histoire des 3 Adolf
Sohei Togué est un journaliste japonais chargé de couvrir l'événement des Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Bonne nouvelle : il va revoir son frère parti étudier en Allemagne. Mauvaise nouvelle : il le retrouve mort défenestré. Son instinct professionnel le pousse à investiguer et soupçonner que son frère a été assassiné car celui-ci détenait des documents explosifs sur les origines du Führer en sa possession. Bien sûr, personne n'a rien vu ni entendu à propos du crime et c'est maintenant au tour de Sohei d'être traqué et arrêté par la Gestapo, persuadé qu'il possède les documents compromettants. Battu à mort mais relâché, le journaliste promet de découvrir le secret qui se cache derrière la personne d'Adolf H.

Pendant ce temps au Japon, une histoire d'amitié naît. Adolf Kamil, le juif, et Adolf Kauffman, le germano-nippon, se promettent de se soutenir à tout jamais. Le temps de la jeunesse et du bonheur paraît éternel pour les jeunes garçons mais la naissance du conflit européen appelle l'élite des enfants allemands à intégrer les Jeunesse Hitlériennes. La séparation des deux amis se fait dans les larmes et les regrets. Le jour même, dans l'arrière boutique de la boulangerie de ses parents, le jeune Kamil apprend que des documents provenant d'Allemagne lève le voile sur un terrible secret qui pourrait renverser le régime nazi et mettre brutalement fin aux hostilités.

Et si Hitler avait été ****

Le temps d'une guerre, les destins de tous les personnages de L'Histoire des 3 Adolf vont changer et ne seront plus jamais les mêmes qu'auparavant. Le cas des trois personnages portant le même prénom est le plus significatif. L'évolution du personnage d'Adolf Kauffman est le symbole même de l'absurdité de l'idéologie nazi : le jeune homme frêle et faible lors de ses années japonaises devient un véritable serviteur du III° Reich, apportant avec lui son lot de contradictions sur la condition humaine. Ennemi du peuple juif alors que son meilleur ami en est un, défenseur acharné de la « race aryenne » alors qu'il n'est qu'à moitié allemand, Kamil s'embrouille dans ses explications, devient petit à petit fou et s'enfonce dans les plus profonds méandres du Mal. Son personnage inspire du dégoût même lorsqu'il essaye de se rattraper par des actions qui n'ont rien de désintéressées.

Adolf Kamil évolue moins mais prend plutôt conscience du sort qui pourrait attendre la communauté juive nippone si la folie s'étendait. Son rôle évolue en fonction de celui de Kauffman, leur amitié soumise à rude épreuve aboutira sur un dénouement inédit en rapport avec une autre Histoire. Enfin, l'autre Adolf apparaît peu souvent mais celles-ci sont marquantes à cause de ses nombreux délires psychotiques et une névrose paranoïaque permanente.

Sans jamais être lourd sur le sujet, Tezuka propose une idée originale qui nous plonge dans les travers des régimes japonais et allemands. A la manière de MW, il aborde beaucoup de thèmes mais dans ce cas précis, il traite le sujet avec délicatesse et intelligence. Sans tomber dans la parodie, le mangaka nous embarque dans un seinen mélangeant thriller politique international, histoire d'amitié mise à mal et histoire dans l'Histoire. Si les ellipses sont un peu longuettes et font perdre un peu de rythme au récit, la montée en puissance progressive de L'Histoire des 3 Adolf se constate aisément. La détermination de Sohei, la rivalité des deux amis, les nombreux rôles joués par des personnages secondaires, la proximité de la guerre et de ses monstruosités qui n'apparaissent jamais directement... tout ceci contribue à créer une atmosphère extrêmement prenante et irrévocablement teintée d'un fatalisme. Un fatalisme combattu de toute force par des personnages humanisés, peut-être même un peu à outrance. La mise en forme de l'intrigue fait parfois penser à Monster d'Urasawa dont on sait qu'il revendique une grande admiration pour Tezuka.

Tezuka ne réécrit pas l'Histoire, il l'adapte à sa convenance et même si quelques petites erreurs, ou plutôt détails, ponctuent son oeuvre, celle-ci reste remarquablement traitée. D'autant plus que le trait de Tezuka est encore plus performant que celui d'autres oeuvres comme MW ou Ayako et beaucoup plus mature que dans les shônens comme Astro Boy ou Nanairo Inko. Cependant, ceux qui n'ont pas accroché au style du maître passeront leur chemin car on reste dans le plus pur dépouillement où les décors sont rarement mis en valeur, à la différence des personnages.

Pour finir rapidement, on pourrait réduire L'Histoire des 3 Adolf en quelques mots : une tétralogie mettant en scène trois personnages principaux avec des doubles personnalités pour une grande oeuvre qui n'aboutira pas sur le néant car, bien au contraire, elle donne à réfléchir. S'il ne devait rester qu'un Tezuka, ce serait celui-ci par la force de son sujet et son exceptionnelle intrigue, presque qualifiable de manga « patrimoine pour l'humanité ».

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2 commentaires

  • PetitRobindesBranchettes

    29/12/2005 à 10h42

    Répondre

    Moi aussi je trouve que c'est le meilleur Tezuka et le plus mature.Trois Adolf...Un juif, un métisse japonais-allemand, et l'autre vous le connaissez sûrement...(non c'est pas une devinette raciste!><Les deux premiers sont les meilleurs amis du monde...Mais le destin va tout bouleverser...Tout ca raconté par Togué (et surout par Osamu Tezuka...Le dieu du manga...), un enquêteur japonais...
    DESSIN : 7/10
    Bon je n'aime pas trop sa manière de dessiner mais...je pense pas que je suis en mesure de juger le dessin de maître Tezuka ^_^'...Mais les décors et l'environnement, dans un monde des années 40 qui se fait facilement ressentir, sont très présents.
    SCÉNARIO : 9/10
    Jamais l'auteur n'est allé aussi loin côté scénario.En quatre tome, c'est incroyablement bourré de détails.
    FUN : 7/10
    C'est passionnant et très bouleversant.Malgré quelques longueurs au tome trois je trouve.
    ADAPTATION : 6/10
    Ben apparemment il n'y a pas de problème de traduction...Et j'aime bien l'aspect "roman" du manga...mais il y a le sens de lecture à l'occidental...Par contre on me les a prêté donc je savais pas que c'était 9 le tome...Alors j'enlève un point!^^
    INTÉRET : 8/10
    Pour moi le meilleur d'Osamu Tezuka.Même si il me semble que Bouddha (je n'ai pas tout lu...) est aussi une oeuvre remarquable.

  • Islara

    07/07/2006 à 12h16

    Répondre

    Comment ne pas réagir à ce manga quand on vient juste de le finir ?

    3 mots me viennent à l'esprit : exceptionnel, fulgurant et saisissant.

    Oui, on engloutit ce manga sans s'arrêter jusqu'à avoir le dénouement de l'histoire. Oui, le scénario est incroyablement bien ficelé et détaillé. Oui à tout ce que vous avez déjà dit.

    Je n'ai que 2 choses à ajouter à vos commentaires :

    1) ce manga ressemble beaucoup, dans sa narration, ses personnages, son absence d'humour normalement omni-présnte dans la quasi-totalité des mangas, à une BD à l'européenne ; ce n'est évidemment pas pour déplaire, mais j'ai trouvé cette caractéristique étonnante.

    2) je tire mon chapeau à la façon dont Tezuka a réussi à traiter d'un thème aussi délicat. L'oeuvre est totalement dépourvue de manichéisme et porte un regard finalement plus que juste sur l'immense complextié de l'être humain. Par exemple, Tezuka n'hésite pas à mettre en scène un personnage juif servant le pouvoir nazi pour éviter la déportation à lui-même et ses proches, ou à nous montrer les remords et regrets du plus ambigu des 3 Adolf, Adolf Kauffmann, que l'on n'arrive pas complètement à haïr et dont on espère toujours qu'il finira par retourner dans le droit chemin.

    Tezuka écrit même une chose qui pourrait en faire hurler certains, à la toute fin de l'histoire. Je vous laisse deviner ce que c'est. Toute polémique serait ici inutile.

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