Interview - Kaori Yuki aurait-elle retrouvé l’âme du diable ?

En ce mois de mai pas particulièrement beau (il pleut même tiens !), Krinein vous propose de revenir sur une petite interview que l’on avait pas encore eu l’occasion de diffuser. Par envie de vraiment coller avec une grosse actualité de l’auteur, on profite du clap de fin de Devil’s Lost Soul (dans toutes les bonnes librairies à partir de mercredi) pour le faire en espérant que vous vous y plongerez (ou replongerez) avec un plaisir et une curiosité certains !


Le scénario d'Angel Sanctuary est relativement complexe et plein de personnages. Avez-vous imaginé le récit au fur et à mesure des chapitres ou aviez-vous déjà une idée d'ensemble du scénario, ou au moins les grandes étapes ?

Kaori Yuki : Dans le cas de cette série, c'est un peu particulier, car c'est vraiment parti des personnages. Les relations entre eux, c'est vraiment ça qui m'a donné l'image générale de l'histoire. Déjà, j'avais envie d'écrire une histoire sur les anges, donc la première chose que j'ai faite est d'aller me renseigner sur les différents anges qui existaient, leurs rôles et leurs particularités. Je me suis fait un schéma, avec chacun des anges et des explications. Et au fur et à mesure que le schéma avançait, tout m'est apparu de façon très logique. Ce n'est pas vraiment quelque chose que j'ai eu besoin de penser de manière très réfléchie, mais quelque chose que j'ai fini par voir d'une manière globale, j'ai fini par voir le cadrage général de l'histoire. Après, pour les personnages principaux, ça m'est venu au fur et à mesure : ce sont des frère et sœur, mais ils s'aiment, donc leurs parents vont forcément s'y opposer... Tout ça, c'est venu comme ça, à mesure que je réfléchissais aux relations entre les personnages. J'ai commencé par les personnages principaux du début, ensuite je voyais déjà vers quoi l'histoire allait les amener, et le déroulement s'est fait avec les autres personnages que j'avais déjà imaginés. Cela peut paraître compliqué mais c'est quelque chose qui m'est venu très naturellement.

Et vous aviez aussi la fin en tête dès le début ?

Kaori Yuki : Oui, dès le premier chapitre j'avais déjà une idée de comment allait se terminer l'histoire. Après, c'est vrai qu'il y a des éléments qui sont venus au fur et à mesure que j'écrivais l'histoire.

 

Depuis Angel Sanctuary, il s'est écoulé deux décennies. Où puisez-vous votre constante imagination et votre motivation dans votre travail depuis ces 20 longues années ? Et que représente le manga dans votre vie ?

Kaori Yuki : Ce n'est même pas une question de motivation. Depuis toujours je suis mangaka, donc j'écris et dessine des manga (rires). C'est un peu l'histoire de la poule et l'oeuf. Et je ne vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre : ma vie est indissociable du manga.


Vos influences sont principalement occidentales, comme la Bible, les contes des frères Grimm ou encore Lewis Carroll. Pourquoi ne vous inspirez-vous pas plus du folklore japonais ?

Kaori Yuki : C'est tout simplement car c'est ce qui est étranger qu'on ne comprend pas intrinsèquement. Pour un japonais, cela paraît d'autant plus exotique et mystérieux. C'est cela l'attrait de la culture occidentale pour moi mais aussi pour de nombreux japonais. Ce qu'on raconte dans les contes, ou l'histoire de France ou d'ailleurs, cela nous paraît vraiment mystérieux.

Vous avez un attrait spécial pour l'Allemagne d'après ce qu'on peut voir dans vos œuvres, comme Ludwig Revolution ou encore dans le nom de beaucoup de protagonistes... D'ailleurs votre première venue en Europe, c'était en Allemagne...

Kaori Yuki : C'est un hasard en fait. Ma motivation pour écrire Ludwig Revolution par exemple, c'était ma réflexion sur le fait que dans la plupart des contes, les princes ne font rien, ils ne sont pas très intéressants, et c'était quelque chose que je voulais révolutionner justement. Et cette série est basée sur les contes de Grimm, qui sont allemands, et c'est pour cela que les noms ont cette consonance.

 

Dans la postface du tome 1 de Devil's Lost Soul, vous dites vous être beaucoup appliquée sur les détails et particularités de l'ère Taishô pour retranscrire cette époque. Quels sont les détails qui vous ont demandé le plus de travail et posé le plus de difficultés ?

Kaori Yuki : C'est quelque chose qui m'a demandé beaucoup de recherches. J'ai dû lire plusieurs ouvrages, demander à mon éditeur de rassembler des données sur cette époque qui avait une culture particulière.La principale difficulté venait du fait qu'il n'existe pas beaucoup de données d'ordre visuel sur cette époque. Même s'il y a des dessins et des films, cela a été arrangé au goût de l'époque, et on ne pouvait pas toujours tout prendre comme la réalité de l'époque. Finalement, j'ai donc forcément dû y mettre ma propre sauce.

Y a-t-il d'autres périodes de l'Histoire que vous aimeriez évoquer dans un manga ?

Kaori Yuki : La Venise ancienne m'intéresse pas mal par exemple, mais ce n'est pas un projet sur lequel j'ai absolument envie de me lancer pour le moment.

 

Les personnages féminins de vos histoires sont souvent des femmes vénéneuses, séductrices et très fortes. Quelle est votre vision de votre personnage féminin de shôjo ?

Kaori Yuki : J'aime ces personnages féminins qui sont forts, et peut-être même plus que les personnages masculins. Leur force réside dans le fait que rien ne les retient. Pour moi, il y a vraiment beaucoup de sortes de personnages féminins qui me paraissent attrayants. Il peut y avoir la femme sexy, charmeuse et avec une grosse poitrine, la petite fille qui a besoin d'être protégée mais qui est grande gueule, la fille pleine d'énergie qui a l'air d'un vrai garçon manqué... Il y a vraiment différents types de personnages féminins qui me plaisent beaucoup.

Tous ces stéréotypes de personnages féminins que vous venez d'évoquer, on les retrouve dans Ludwig Revolution.

Kaori Yuki : C'est vrai, c'était l'un des petits challenges de la série. Dans les personnages de cette série, j'aime particulièrement Dorothea et sa superbe poitrine (rires).


Vous explorez souvent des thèmes sensibles ou tabous (comme le meurtre, la religion ou l'inceste). N'êtes-vous jamais censurée ou restreinte par les magazines pour lesquels vous travaillez ?

Kaori Yuki : Pour les thèmes du meurtre ou de l'inceste, ce ne sont pas du tout des problèmes pour les magazines, car ils comptent parmi les thèmes préférés des lectrices de manga shôjo. Par contre, c'est vrai que c'est la façon de les montrer qui peut poser problème. Si je me mets à dessiner une scène de meurtre particulièrement affreuse, il arrive qu'on me demande de la changer un peu. C'est surtout ça qui peut poser problème : la façon de montrer les choses. En plus, c'est vrai que la limite fixée par chaque magazine est différente, donc il faut aussi s'adapter à chacun en fonction de ce qu'il accepte ou non. Sur les scènes sexy, je me suis toujours demandé ce qu'était la limite dans les mangas shôjo. Moi, je n'en dessine pas trop pour éviter les problèmes, mais c'est vraiment une question que je me pose : jusqu'où peut-on aller dans la description d'une scène de sexe ?

 

On parlait tout à l'heure de votre amour pour les femmes fortes, et en conférence vous avez évoqué un projet encore dans les cartons autour de Jeanne d'Arc. Pourquoi elle en particulier ? Et comme vous aimez bien détourner les modèles, à quoi ressemblerait une Jeanne d'Arc en version Kaori Yuki ?

Kaori Yuki : Je vais peut-être vraiment dessiner cette histoire un jour, alors je ne peux rien vous révéler pour le moment, je suis désolée. Ce qui est sûr c'est que ça ne sera pas une Jeanne d'Arc habituelle. 

Vous êtes connue pour des œuvres assez sombres et gothiques. Seriez-vous intéressée pour faire un jour des œuvres un peu plus légères ?

Kaori Yuki : Non, je n'en suis pas capable, ce n'est pas mon style.

 

Maintenant que vous avez plus de 20 ans de carrière au compteur, quelles évolutions dans le milieu du shôjo avez-vous pu voir au fil de ces années ?

Kaori Yuki : Il est difficile pour moi de répondre à cette question, parce qu'en réalité je ne lis quasiment pas de shôjo manga. Je ne lis quasiment que du seinen. Par exemple j'adore Berserk, et des shônen très sombres comme Claymore et L'Attaque des Titans. Actuellement c'est ce dernier qui m'intéresse le plus. Et puis il y a Bimbogami ga! qui m'amuse beaucoup. Bref, pas de shôjo (rires).

Justement, vu que vous parliez des limites du shôjo et que vous aimez lire du seinen, aimeriez-vous un jour dessiner du seinen, ne serait-ce que pour pouvoir repousser ces limites ?

Kaori Yuki : Oh que oui !

 

Y a-t-il une œuvre en particulier qui vous a donné envie de devenir mangaka ?

Kaori Yuki : Il y a Glass no Kamen qui m'a beaucoup marqué, mais en fait c'est le recueil d'histoires courtes sorti avant de cet auteur qui m'a donné envie de devenir mangaka.

 

Avec votre style, votre trait et votre univers, les sujets que vous abordez et le fait d'être une femme, est-ce que ça n'a pas été difficile de vous imposer ?

Kaori Yuki : C'est vrai qu'à mes débuts, quand je n'arrivais pas encore à bien vendre mes manga, un de mes collègues mangaka plus âgé m'avait fait la réflexion suivante : « Franchement, avec ce type d'histoires et de dessins, tu n'arriveras jamais à te vendre ». Cela m'avait fait un choc à l'époque. Donc j'avais essayé de me lancer dans des comédies amoureuses, et j'avais proposé plusieurs histoires dans des magazines, mais ça ne marchait pas. A un moment, on m'a enfin proposé de faire une série. Le premier chapitre n'avait pas vraiment été apprécié, le second un petit peu plus, et à partir du troisième on a enfin senti une meilleure réaction des lecteurs. Il se trouve que cette mini-série était plutôt dans le genre sombre, qui fait peur, et mon éditeur de l'époque m'a donc dit : « C'est ce genre-là que tu devrais faire ». L'idée suivante que j'ai amenée était celle de la série des Comte Caïn, et ça a bien marché. Donc c'est vrai que je me suis rendu compte et je me suis dit à cette époque que c'était ce genre d'univers qui allait avec mon style et me permettait d'exprimer le maximum de mon potentiel. Au fur et à mesure, j'ai continué dans cette voie sans vraiment essayer d'en changer. C'est quelque chose dans laquelle je me sentais bien et dont je ne suis jamais vraiment sorti. Après, je pense que le succès est aussi venu du fait qu'à l'époque, dans le magazine Hana to yume dans lequel j'étais prépubliée, il y avait beaucoup de sortes de mangas différents, c'était un peu l'esprit du magazine, mais il n'y avait pas vraiment d'horreur, de récits sombres comme j'en faisais. C'est aussi ça qui a fait mon originalité, qui a fait ma patte et attiré l'œil des lecteurs je pense. C'est comme ça que j'en suis arrivée là. Je ne sais pas si c'est une bonne ou mauvaise chose que je sois finalement devenue une mangaka spécialisée dans ce type d'histoires sombres et gothiques.


 

Traduction : Kim Bédenne.

Remerciements : Laure Peduzzi et le staff des éditions Pika (Site Internet et Compte Twitter) pour l'organisation de l'interview.

Interview réalisée par Jeux-videos.fr, Journal du Japon, Krinein, Manga-News, Planète BD.

Propos recueillis par Rukawa pour Krinein.com.


 

A propos de l'auteur

Un peu fou mais passionné de manga depuis ma plus tendre enfance, je n'hésite pas à tester tout et n'importe quoi (surtout n'importe quoi en fait...).

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