8/10

Nausicaä de la Vallée du Vent - le film

Hayao Miyazaki avait réalisé dès 1984 un récit porteur de sens, tiré de son propre manga, qui devait marquer les esprits pour longtemps. Dès lors, le réalisateur nippon avait exposé les premiers grands principes de ses futures oeuvres dans Nausicaä de la Vallée du Vent (Kaze no Tani no Naushika) : respect de l'environnement, hantise de la guerre, création d'un univers post-industriel... S'il existe un tel mythe autour de ce film, il provient en partie de la précocité des réflexions de l'auteur dans un lot de produits stéréotypés et manichéens du marché de la japanimation de l'époque mais aussi car ce film fut d'une importance considérable pour Miyazaki. Son succès permettra entre autres la création du désormais célèbre studio Ghibli.

Change the world

Le monde industriel n'est plus. La guerre des ‘sept jours de feu' a provoqué de graves troubles, la civilisation est revenue des centaines d'années en arrière du point de vue technologique mais ce sont surtout les irrémédiables changements à la surface terrestre depuis mille ans qui sont frappants. Désormais, la Terre est recouverte d'une immense forêt luxuriante, le Fukaï, dominée par la faune locale particulièrement incontrôlable. L'écosystème a connu un développement aussi terrifiant que formidable, devenant une zone dangereuse pour les hommes qui se trouvent confinés près des littoraux lointains alors que le Fukaï ne cesse de s'étendre. Seule la verdoyante vallée du vent est relativement épargnée, devenant ainsi le centre d'attention des empires guerriers prêts à conquérir de nouvelles terres par tous les moyens. La situation est catastrophique ; reste l'espoir décrit dans une prophétie, l'attente d'un sauveur. Peut-être que ce sera la princesse Nausicaä à la fois proche des hommes et inconsciemment attirée par la forêt...

Même si le scénario n'est pas très original, la richesse des ses réflexions rend l'oeuvre pleine de qualités. Le résumé montre la partie visible de l'intrigue mais celle-ci se complexifie avec la découverte d'un monde qui se révèle posséder un contexte géopolitique déroutant, parabole certaine des conflits touchant aux réels problèmes environnementaux d'aujourd'hui à l'échelle du globe. L'environnement prend une place grandissante dans le film, l'ensemble des questions tourne autour du Fukaï. La force du scénario de Miyazaki est de prendre le problème à revers car c'est bien la forêt qui empiète désormais sur le monde des hommes, se vengeant des sévices subis pendant des siècles : la Terre se rebelle, la toute puissance humaine a disparu en même temps que sa technologie.

La disparition de la technologie est le résultat de la guerre, horreur absolue pour le réalisateur. A travers une majeure partie de ses films, Miyazaki s'est attaché à démontrer sa hantise et c'est certainement Nausicaä qui y parvient le mieux. Parabole une fois de plus. Un monde détruit victime d'une catastrophe, qui ressemble fortement à un désastre nucléaire, ravageant le monde et ayant des effets indéterminables sur la nature, créant une nouvelle espèce dominante ressemblant à des sortes de vers de terres qui auraient muté en gigantesques êtres rampants dont la conscience se révèle insondable jusqu'aux derniers instants. Ce monde renaissant est perdu, sous le joug de dangers non envisagés et dont les hommes sont toujours inconscients, à part la minorité de la vallée du vent. La bêtise des hommes avides de pouvoir et de possession supplémentaires est pointée du doigt sans complaisance.

La narration n'est pas toujours très claire sur certains passages, le conflit entre les deux puissances belliqueuses est oublié, laissant place à la quête de Nausicaä de manière un peu étrange. A l'inverse, les dialogues sont marquants, certaines paroles de la princesse restent porteuses de bon sens montrant une conscience écologique plus développée que celle de ses congénères.

Et au milieu la guerre...

La prise de position du réalisateur est clairement pacifiste, il incarne toutes ses idées dans son personnage principal torturé par un dilemme. Sauver en priorité les hommes ou la planète ? Nausicaä revêt le rôle courageux de l'opposant au système établi, ce qui lui donne un charisme certain. Rebelle jusqu'au bout des ongles, la princesse qui ne respectait déjà pas les règles de son village, reste fidèle à ses principes et utilise toute sa force de persuasion pour vaincre et convaincre les derniers opposants sur les ruines d'un monde qui ne possède plus que les vestiges des temps glorieux pour se remémorer une trop lointaine paix. Les derniers engins mécanisés sont les signes de la dégénérescence et de l'engrenage barbare dont la planète a subi les conséquences.

Alors forcément pour trouver des défauts à Nausicaä, on parlera avant tout de la technique : les plans nocturnes ne permettent pas de discerner de détails, une animation encore sympathique mais qui perd gravement de son intensité par moments, des couleurs fades mais l'essentiel est présent, des bruitages sonnant creux aujourd'hui. A l'inverse, le trait caractéristique de Miyazaki rend honneur à ses personnages qui en ressortent grandis. Il glorifie Nausicaä au maximum, en faisant un martyr dans cette lutte sans "bon côté". Le manichéisme est absent du film, chaque camp possède ses raisons pour tenter de conquérir la vallée du vent mais ces "raisons d'hommes" s'opposent à la préservation de l'environnement, par conséquent elles sont obsolètes au contexte. Seule Nausicaä l'a compris mais son combat idéaliste doit se confronter aux puissances en place. Un dur combat.

On retrouvera l'aura de Nausicäa surtout à travers un autre personnage de la filmographie du réalisateur nippon : Princesse Mononoké. Le destin des deux princesses possède plus de points communs qu'il n'y parait. Si leurs destinées sont similaires, leurs prises de position écologiques et pacifistes, leurs regards déterminés et forcément une ressemblance du chara design jusque dans la coupe de cheveux. Les deux films méritent leur réputation avec leur qualité propre mais il est certain que le message de Nausicäa est encore plus présent. L'autre point commun est propre à tous les films de Miyazaki, l'OST de Joe Hisashi suit magnifiquement la ligne directrice prise par le réalisateur entre étrange, superbe et émerveillement.

Le film ne reprend que les deux premiers tomes du manga éponyme, qui est encore bien plus profond, mais se trouve être largement suffisant pour être passionnant. Les thèmes sont développés en profondeur et traités avec un certain recul, permettant d'assimiler un maximum d'informations de manière ludique. Si quelques défauts techniques et survols de passages scénaristiques plus développés dans le manga perturbent un peu le plaisir, Nausicaä de la Vallée du Vent reste une oeuvre essentielle de la filmographie de Hayao Miyazaki dont on ne ressort pas indifférent. La vision pessimiste, voire misanthrope, du maître de l'animation japonaise pendant les neuf dixièmes du film contraste avec l'espoir suscité à la fin. Le message reste quant à lui gravé dans les consciences à jamais...

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9 commentaires

  • Bzhnono

    29/06/2005 à 00h18

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    Ce que je retiens de ce film exceptionnel (sans doute le meilleur de Miyazaki après Mononoké) c'est l'animation vraiment impresionnante pour l'époque (rappelons que le film à plus de 20 ans), notament au niveau des mouvement des carapaces des Omus. Je retiens également le "non-manichéisme" du film, il n'y a ni vrai méchant ou vrai gentil (hormis Nausicaa). Chacun à une raison plus ou moins bonne d'agir tel qu'il (ou elle) le fait.

    Ce film fut le deuxième que j'ai vu de Miyazaki (Mononoke Hime fut le premier) et j'ai remarqué que le réalisateur n'a pas vraiment dévié de ses thèmes ou de ses personnages. Il n'y a pas de manichéisme, l'héroïne est jeune et forte et entame un voyage initiatique vers l'âge adulte et la maturité. La nature est très présente, et l'opposition humanité/nature est très présente.

    Le film est vraiment très bon, et le fait que le manga de Miyazaki n'était pas fini avant la sortie du film ne change pas grand chose car ils sont (le manga comme l'animé) très bons et bien construits. Je recommande quand même le manga qui vaut le détour.

  • folkenledechu

    29/06/2005 à 20h05

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    Pour ma part ce film est le film d animation japonais que j'ai jamais vu, j'ai encore la cassette, achetée par ma mère dans un coffret pour les petits avec le film "bigfoot», et "le petit dinosaure et la vallée des merveille".
    Doublage affreux, quelques passages censurés, mais je me souviens aussi que déjà tout petit je le regardais en boucle. Ce film a marqué ma jeunesse.
    En plus il a mon age.
    Je conseil a tout le monde de voir ce film qui st l un des meilleur de Miyazaki si ce n est le meilleur. Decords superbes, histoires dépaysantes animation impeccable bande son dont on se souviens à vie... bref un chef d oeuvre, 10 10 10 10 et encore 10.

  • Grrr

    30/06/2005 à 22h31

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    Merci juro ).Juro évoque un paysage de guerre nucléaire, mais étant donné la date (avant Tchernobyl) on pourrait aussi penser à une sorte d' Hiroshima futuriste.

    Si les couleurs des décors sont assez fades , il conservent une beauté étrange qui convient parfaitement à l'histoire, à cette idée de monde en décomposition, délavé.

    Les personnages échappent comme toujours au manichéisme,que ce soit les Oomus , Asbel, Nausicaa elle -même (qui doit retenir sa colère et rnoncer à la vengeance) ou encore Kushana.Je trouve cette dernière très intéressante, une sorte de mixte entre Achab et Darth Vader le tout au féminin (Là où, en 2005, un certain George L. propose des héroïnes nunuches, tremblotantes du sourcil!!! ) elle est litteralement rongée par l'idée de revanche et la peur et pourtant...
    J'apprécie beaucoup ce refus de Miyazaki d'ériger et d'opposer des bons et des méchants , ça rend les réactions de chaque personnage relativement imprévisible et ajoute à l'intérêt du récit.

    Par contre je ne trouve pas que Nausicaa endosse un rôle de martyre , malgré le sacrifice qu'elle est prête à faire, c'est un choix délibéré, en ce sens elle maîtrise son destin au lieu de le subir.Eelle est déterminée,mais moins dure que Mononoke, qui a renié les être humains et choisis les loups.Et j'aime aussi son jardin secret (je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler^^), le soin qu'elle y porte et son ouverture d'esprit contribuent à la rendre encore plus attachante. En fait je la situerais entre Chihiro et Mononoké (si si c'est possible!)
    Le tout se termine sans mièvrerie ni sensation de frustration ,den un final impressionant et plein de suspens !!! Allez le voir les petiots* , c'est une raison de plus d'aimer Hayao


    Je sais c'est long , mais j'aurais pu faire beaucoup plus long encore


    * en toute légalité lors de sa sortie en salle puis en dvd

    ps: folkenledechu, j'ai pas bien compris ton post O_o

  • juro

    01/07/2005 à 00h36

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    Je maintiens mon point de vue sur le martyr puisqu'un martyr se sacrifie généralement pour sa cause, pour ses idées, de son plein gré. C'est l'acte le plus noble, le plus fort, que Nausicaa peut faire pour faire prendre conscience aux bélligerants, homme comme ohmus.

    Oui oui, je voulais parler d'Hiroshima en parlant de guerre nucléaire. Il n'y a qu'à voir le ciel des paysages enflammés pour se rendre compte de l'allusion.

  • juro

    24/08/2006 à 12h52

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    un petit up pour la sortie du film sur grand écran

  • nazonfly

    15/09/2006 à 22h22

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    juro a dit :
    un petit up pour la sortie du film sur grand écran


    Et oui et j'en ai d'ailleurs profité pour aller regarder sur grand écran ce très beau film de Miyazaki.
    1984... il y a 22 ans. Et le sujet est toujours terriblement d'actualité, voire plus encore. Mais ce film (ainsi que d'autres) n'aura rien changé...
    Alors évidemment que tout n'est pas parfait dans le film, l'animation est parfois étrange (mais les Oomus sont magnifiques!), le propos est parfois presque naïf. Mais c'est beau, prenant.
    Par contre, pas sûr que ce soit fait pour les tous petiots.

    Oh et j'ai failli oublier qu'en sortant j'ai récupéré la Fiche Film qu'édite le cinéma pour y découvrir... la critique de Juro.

    Regardez ça si c'est pas beau!!

  • juro

    15/09/2006 à 23h28

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    Ca y est, c'est la gloire

  • Aen

    20/09/2006 à 11h15

    Répondre

    Je suis allé le voir au cinéma à l'occasion de cette sortie. Effectivement, un film qui épate par rapport à son âge. Certes, quelques passages sont un peu longs, mais l'univers développé est vraiment passionnant.

    Mon seul regret est une musique que je trouve malgré tout bien en dessous de ce que fera Ghibli par la suite.

  • Anonyme

    07/04/2010 à 17h30

    Répondre

    Ma critique risque de ne pas être très objective car j'ai lu le manga avant de voir le film, et le manga étant très long et très bon, le film ne pouvait évidement pas égaler celui-ci. Effectivement, une excellente animation (pour l'époque) et de belles images, une belle musique et Nausicaä est toujours aussi belle et charismatique. Cependant le manga est une telle splendeur de réflexion et est basé sur un scénario béton et excellent, c'est pourquoi je ne peux pas encencer ce film comme je l'ai toujours fait pour les autres Miyazaki, comme Mononoké ou Porco Rosso. En effet, les personnages comme Asbel et Kushana, dont la personnalité est très développé dans le manga et à peine effleuré dans le film: on a pas le temps non plus de découvrir toutes les facettes et les peuples du monde que Miyazaki a créé, ni le mécanisme complexe qui a enclenché la guerre, ni de comprendre la grandeur du personnage de Nausicaä (on comprend à peine quel est son rôle d'élue).


    Cela dit, c'est belle et bien un Miyazaki et un bon de surcroit: donc allez le voir, mais lisez le manga surtout!

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