9/10

Princesse Kaguya

Princesse Kaguya. Un titre qui, associé au mot "shôjo", a tôt fait de se faire reléguer dans la catégorie manga froufroutant et niais. Ceux qui s'y connaissent un peu en culture nippone ne s'y arrêteront pas. En effet, Princesse Kaguya ou Kaguya Hime en japonais, est avant tout une très vieille légende du folklore japonais. Histoire d'une très belle princesse originaire de la Lune mais malheureusement exilée sur Terre. Comme dans toute fable, il existe plusieurs versions, la plus commune affirmant que la Princesse Kaguya a finalement pu revenir parmi les siens, sur la Lune. L'auteur s'inspire donc librement de ce récit traditionnel. Et comme le titre l'indique parfaitement, l'histoire gravite tout naturellement autour de cette légende. Mais le manga n'a en rien la saveur un peu fade d'un banal conte de fées...

Princesse Kaguya
Princesse Kaguya
En effet, la Princesse Kaguya de Reiko Shimizu n'a malheureusement pas pu retourner parmi les siens et fut donc condamnée à rester sur Terre, sur l'île Kabuchi, au large du Japon. Pour prolonger son existence, des prêtres lui sacrifient régulièrement un adolescent de seize ans. D'ailleurs, sur cette île, un "orphelinat" recueille des enfants qui, bien loin de se douter de ce qui les attendent, grandissent avec insouciance. Jusqu'au moment où ils se rendent compte de la supercherie lorsque, cachés dans les buissons, ils voient un de leurs amis décapités lors d'une cérémonie. Les orphelins ou plutôt les "sacrifiés" se dispersent et s'enfuient donc de l'île. Dix ans plus tard, nous retrouvons trois d'entre eux : Akira, Midori et Yui. Akira est un garçon manqué, sa beauté masculine lui attire les faveurs de sa bienfaitrice, Shoko, une artiste qui fait de la jeune fille son modèle et son amante. Akira accepte passivement la situation tandis que la fille légitime de Shoko, Mayu, souhaite elle aussi accaparer Akira d'une manière ou d'une autre. Le calvaire silencieux d'Akira prendra fin le jour où elle se fera kidnappée par Yui et Midori, ses amis d'enfance. Ils lui remémorent les faits survenus sur l'île dix ans plus tôt. Yui redoute ce qu'il appelle la malédiction de la Princesse Kaguya, étant donné que plusieurs des anciens sacrifiés ont été mystérieusement décapités à seize ans, malgré le fait qu'ils soient loin de l'île. Le petit groupe décide donc de s'inscrire à l'expédition prévue par les forces américaines sur l'île de leur enfance, afin d'y trouver des réponses à leurs questions. Mais malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu et une atmosphère de complot s'installe lorsqu'ils découvrent que leur "accident" d'hélicoptère est en fait un coup monté par l'armée. Le piège se referme. Les seuls survivants, une dizaine (en plus d'Akira, Midori et Yui), étant majoritairement des anciens sacrifiés, on pourrait penser qu'un climat d'entraide et de sympathie régnerait au sein du groupe. Il n'en est rien, la survie prime sur les bons sentiments et bientôt des rivalités éclatent. Les plus faibles sont très vite la cible première, évidement. Ces jeunes adolescents se révèlent vite sous un jour surprenant et on découvre que chacun d'entre eux porte un lourd passé, ce qui ne fait pas d'eux des saints compatissants, bien loin de là. Prisonniers, nos personnages ne vont pas tarder à faire des découvertes sur l'île de leur enfance, la fameuse Princesse Kaguya et aussi sur leur double destinée...

Princesse Kaguya débute véritablement dans ce huis clos qu'est l'île des sacrifiés, là où se retrouvent une bonne dizaine d'adolescents en quête de réponses et surtout d'identité. Après un premier tome d'introduction intéressant qui nous mène tout doucement jusqu'à l'intrigue, chaque volume devient de plus en plus haletant, entremêlant habilement les genres. Horreur, mystère, aventure et fantastique pour ne citer qu'eux. Reiko Shimizu insuffle à son oeuvre une dimension unique, faisant de son shôjo un manga bien difficile à catégoriser tant les éléments stylistiques sont nombreux. Néanmoins, elle n'en oublie pas la part important des sentiments, ingrédient (parfois malheureusement trop) indispensable de tout shôjo. Mais si au début on ressent un certain malaise en étant perdu d'emblée face à un panel de sentiments plus ambigus les uns que les autres, on se rend finalement compte que cette ambiguïté devient un véritable atout. Princesse Kaguya n'est ni un yuri ni un yaoi mais un manga nous dépeignant les relations floues d'adolescents troublés et instables. Relations qui sont tout de même un point important du manga. Néanmoins, la dose amour/amitié est habilement distillé et passe plus en toile de fond qu'en élément source d'intrigue.

La force de Princesse Kaguya réside aussi dans le soin tout particulier apporté à la conception du caractère de nos protagonistes. Bien vite, on se rend compte que Reiko Shimizu ne s'est pas contenté de quelques lignes dans ses notes personnelles pour décrire la personnalité de ses héros. On a vraiment affaire à un travail poussé, chaque volume nous en donne la nette confirmation. Le trio Yui, Midori et Akira est peut-être relativement mis en avant la plupart du temps mais les autres survivants viennent tour à tour prendre leur importance méritée dans l'histoire. Les masques tombent, les secrets foisonnent, des alliances se font et se défont. Chacun d'entre eux révèlera un visage insoupçonné, au détour d'une parole ou d'une action totalement imprévisible. Même le plus insignifiant des personnages peut tout à fait nous surprendre.

Princesse Kaguya prend ses lettres de noblesse grâce au talent graphique de Reiko Shimizu, qui en vingt ans de carrière a eu le temps de faire ses armes et nous en fait profiter pleinement. Son trait pur, un peu froid au premier regard, est néanmoins incroyablement élégant. La mise en page est plutôt aérée, les décors se font rares, laissant place à des fonds blancs ou noirs. Les émotions diverses passent de manière très fluide sur les visages des personnages, l'humour quant à lui prend sa place à travers quelques caricatures en "SD". Les colorisations que l'on ne peut malheureusement apprécier que sur la couverture d'un tome sont là pour prouver et confirmer le talent de l'auteur, on en vient à regretter de ne pouvoir apprécier les quelques pages en couleur du manga. Enfin, les quelques défauts que l'on remarque dans un premier temps tendent à disparaître au fil des volumes, rappelons aussi que le trait de Reiko Shimizu a très bien vieilli, puisque le premier volume de Princesse Kaguya date tout de même de 1994.

En bref, Princesse Kaguya c'est d'abord un scénario incroyablement bien ficelé où les genres se mélangent subtilement. Ensuite un lot de personnages époustouflants offrant avec une personnalité des plus travaillées. Pour terminer, un dessin déstabilisant au début mais au final tout simplement superbe. Voilà les trois ingrédients qui doivent faire la réussite de tout manga mais que l'on trouve rarement réunis dans une même oeuvre.

Présenté ainsi, on pourrait croire que chacun pourrait trouver son compte dans la lecture de Princesse Kaguya et pourtant il semblerait que le titre ne connaisse en France, qu'un maigre succès. Maigre mais tout de même conséquent parmi les fans qui ne tarissent pas d'éloge à son sujet et se précipitent pour acheter chaque nouveau tome. En effet, depuis le tome quatre, Génération Comics a décidé de ralentir nettement la cadence de parution en nous inventant toutes sortes de mensonges grotesques. La communication n'étant pas la priorité de la maison d'édition, le public est volontairement mis à l'écart, jusqu'au moment où il faut ouvrir le portefeuille. À mille ventes près (par tome), on murmure très fortement que Princesse Kaguya aurait connu un tout autre sort. Mais évidement, ce n'est pas dans la politique de Génération Comics de laisser le temps au manga de prendre sa place dignement dans les rayons ou encore de tenter de lui faire un peu de promotion pour relancer les ventes...

Génération Comics peut certes se vanter de ne pas avoir stoppé la série en nous gratifiant, dans leur immense bonté, d'un volume tous les six mois. L'édition, elle aussi, subit la patte caractéristique de la maison d'édition. On retrouve les habituels carrés blancs qui effacent avec eux le décor, les trames et pourquoi pas tant qu'on y est, les visages. Les onomatopées japonaises sont plus ou moins habilement transformées, comme d'habitude. Heureusement, rien à signaler sur l'encrage et sur le découpage, disons, en général. Le seul point réellement positif de l'édition française tient à deux petites choses. Les couvertures, qui, bien que relativement critiquées, sont nettement plus attrayantes que la version originale. Ensuite, le travail de traduction de Xavière Daumarie est de très bonne facture, malgré l'absence de la moindre note explicative (comme toujours chez l'éditeur). Le manga Princesse Kaguya a en fait tout bonnement joué de malchance d'être édité par une des maisons d'éditions des moins professionnelles, qui se fiche totalement de faire passer à la trappe une très bonne oeuvre.

Pour conclure : sauvez Kaguya ! Laissez-vous convaincre et essayez de lire les deux premiers volumes, vous ne le regretterez pas. Dans le cas contraire, adressez-moi une lettre de réclamation et je vous conseillerais alors le genre de shôjo que je n'aime pas.

A découvrir

Georgie - la série

Partager cet article
A voir

Keishicho 24

A propos de l'auteur

8 commentaires

  • Ialdaboth

    03/02/2006 à 21h11

    Répondre

    Félicitations pour votre article sur ce titre qui mérite d'être plus connu en France !

    Les seuls survivants, une dizaine (en plus d'Akira, Midori et Yui), étant majoritairement des anciens sacrifiés, on pourrait penser qu'un climat d'entraide et de sympathie régnerait au sein du groupe


    Comme expliqué par l'auteur elle-même dans une colonne, elle reprends l'idée du Juuichi-nin iru / They Were 11 de Moto Hagio (adapté en film par Osamu Dezaki) de ces onze personnages échoués dans un lieu dont ils ne peuvent s'échapper, avec la possibilité que l'un d'entre eux soit un traitre, et les inévitables conflits qui éclatent alors...

    On peux regretter le traitement de Kaguya Hime par l'éditeur et leur manque de communication vis-àvis du public, mais il est aussi regrettable que certains classiques shoujo de cet acabit ne soient toujours pas sortis chez nous.

    ...En étant ironique, ne ne peux m'empecher de penser que si GC voulait vraiment pomouvoir ce titre, il leur suffirait d'apposer une étiquette "Yaoi/Yuri" sur la couverture, ça serait simplificateur mais probablement efficace.

  • Sayana

    05/02/2006 à 21h39

    Répondre

    Merci pour cet article à propos de mon manga préféré !
    Je vais de ce pas l'ajouter à la page de liens de mon site.
    En effet, dans le but de promouvoir ce titre plutôt méconnu à l'époque (et malheureusement encore aujourd'hui), j'ai créé il y a 1 an 1/2 un site sur ce manga, et plus particulièrement sur mon coup favori, [i][url=http://yui-midori.sayana.be" title="Yui & Midori">Yui & Midori.
    Et depuis peu, j'ai également ouvert un

  • Anonyme

    25/07/2007 à 14h43

    Répondre

    Je n'ai lu que les deux premiers volumes mais le manga m'a beaucoup plu surtout au niveau de la psycholoqie des personnages les duos joueunt beaucoup sur le dominant-dominé a tel point que l'on ne sais plus qui est quoi? Qui joue quel role dans le couple?


    Yui semble sur de lui, mais il n'est rien voire instable sans Midori qui a une santé déplorable et  qui semble chétif.


    Pour Akira et sa demi soeur Akira obéit a tous ses ordres alors qu'elle tente d'échapper a l'autre tandis que celle si bien que capricieuse a traversé l'ouragan pour rejoindre sa bien aimé... Enfin bon des persos très intéressant.


    Sinon que de plus palpitants que des amourettes ambigues! alors lesbienne ou pas?

  • Anonyme

    24/02/2008 à 04h00

    Répondre

    je suis toute a fait d'accord! j'ai en ce moment les volumes de 1 a 8... j'attend le 9... je l'ai commendé mais je devrais encore probablement attendre quelque mois.. c pénible...


    je pris pour que la série continu a etre publié..


    je suis prête a sortir les pencartes et me battre!


    j'adore le couple akira yui ^^

  • D'orsay

    08/05/2008 à 21h06

    Répondre

    Incroyable critique d'Aonako...Je suis littéralement bluffée! C'est tout à fait ça et plus encore!! J'espère qu'il y a une liste de tes mangas préférés quelque part. Visiblement on a les mêmes goûts et je ne sais pas quoi lire.


    Merci encore!!

  • Danorah

    08/05/2008 à 21h09

    Répondre

    La liste des critiques d'aonako :


    http://cinema.krinein.com/666-malediction-4440/critique-4459.html


    (Pour suivre le lien, le copier-coller dans la barre d'adresses du navigateur.) 

  • Thémis

    17/08/2008 à 18h38

    Répondre

    Merci pour cette critique ^^ qui est la première qui correspond en tout point à ce que je ressens pour Princesse Kaguya.


    Nous sommes aujourd'hui rendu au 10ème volume en France & mon intérêt ne fait que grandir et l'attente du dénouement final est de plus en plus dure car lointain... j'espère que l'éditeur tiendra ses promesses et ira jusqu'au bout (+ rapidement ???) car hélas beaucoup ne s'aventurent pas dans l'achat de PK à cause justement des dates de sorties aléatoires et très espacées.


    Mais je ne décrocherais jamais, Princesse Kaguya est mon manga préféré et même si l'attente est longue, le plaisir de le lire en vaut la peine !


    Je suis curieuse de savoir comment l'intrigue évoluera vu le talent de l’auteur pour les retournements de situations, chaque fois que j'ouvre un nouveau tome je me sens stressée du devenir des protagonistes car pour chaque tome nous avons du suspens, des révélations et des interrogations, vraiment dur d'attendre péniblement la prochaine sortie... mais c'est là le talent de Reiko Shimizu

  • sphinx

    08/11/2009 à 14h28

    Répondre

    Désolé mais
    je ne suis pas du tout convaincue.


    En premier lieu, l'idée
    de départ est pas mal, après ça part dans tous
    les sens. On a l'impression de se faire mener en bateau, ce qui
    passerait si on sentait que le bateau allait quelque part...


    Ensuite, les personnages
    ne m'ont pas accrochée (ni chaud ni froid). A la rigueur, les
    secondaires sont plus sympathiques avec quelques passages émouvants.
    Mais d'autres passages, avec Yui notamment sont d'un larmoyant... limite urticant.


    Bon, c'est bien dessiné
    (trait fin, un peu stylé). Mais ce n'est pas non plus un
    chef-d'oeuvre d'originalité.


    Et pour conclure, le
    rythme de parution est catastrophique


    Moi j'abandonne.

Participer à la discussion

Nous nous réservons le droit de ne pas publier les commentaires qui ne nous semblent pas appropriés (netiquette, loi, point godwin, imbécillité profonde, etc.). Et ne venez pas crier à la dictature !

Vous allez commenter en tant qu'invité-e :

Chez Krinein Manga et animes, c'est la culture japonaise qui est mise à l'honneur grâce à des critiques de shonen, shojo et autres termes bien connus des vrais fans. Toi même tu sais.

Rubriques