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Terrain Vague (Le)

Casterman est un éditeur à part dans le monde de l'édition de manga en France. Là où tout le monde publie du shônen et du shôjo en pagaille (et en série de 42 épisodes), en format poche, cette maison d'édition a choisi de prendre le contre-pied : leurs manga sont en grand format, souvent difficiles d'accès, et sont généralement des one-shot. Clairement, Casterman veut se démarquer de la concurrence en éditant un manga d'auteur, parfois excellent (Forget-me-not), transcendantal (Quartier Lointain) mais aussi obscur (Bienvenue au Gamurakan).
La contrepartie d'un tel choix, c'est que les nouvelles sorties sont autant attendues que redoutées par l'amateur de manga normal. Comprenez par "normal" que tout le monde n'est pas artiste et que tout le monde n'est pas capable de saisir le travail artistique de l'auteur. Du coup, on sent que certains albums sont sans doute de grand albums, mais que l'on passe à coté de quelque chose. Le Terrain Vague fait partie de ces mangas.

Troublant

Le Terrain Vague
Le Terrain Vague
Nerei, 22 ans, étudie les Beaux Arts à Tokyo. Elle entretient une relation qui lui semble sans lendemain avec son professeur d'art, un homme de 40 ans, vivant séparé de sa femme mais non divorcé. Nerei fait des rêves étranges, récurents et prenant toujours place dans le même univers onirique. En pleine dépression, elle commence à avoir des hallucinations, elle confond le monde réel et celui de ses rêves, et se sent attirée par cet autre monde qui lui semble aussi palpable et matériel que celui dans lequel elle vit.

Difficile de donner un apperçu du scénario. On ne fait que suivre pendant une petite période une jeune femme dépréssive, à moitié folle et convaincue de l'être. La vie d'une artiste en devenir, dérangée et omnubilée par le souvenir de son frère mort et par le spectre de sa meilleure amie, suicidée. On entre dans la tête d'un esprit malade qui ne fait plus la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas et que rien ne rattache à notre monde. Mais contrairement à un manga comme Sur la nuit, la mort n'est ici pas un fantasme, elle n'est pas glorifiée, n'est pas glauque et surtout les personnages ne la considère pas comme une apothéose, un final éblouissant à une vie qui se doit d'être la plus courte possible. Bien sûr, le thème de la mort est très présent, mais de manière complètement banale, comme si vivre ou mourrir était un choix du même ordre que se lever ou dormir encore un peu. Et la seule personne morbide de ce manga est la personne égoiste, celle qui déteste le monde, qui ne le supporte pas et qui veut le détruire, qui se complait dans sa haine et son dégout. Le terrain vague n'est pas pour autant une ode à la vie. Objet du désir sexuel d'un homme et objet du désir meutrier d'une femme, l'héroïne n'est pas vraiment épargné par le monde contemporain.

Confus

Ce manga est à rapprocher de Perfect Blue, en tout cas au niveau de la confusion que cela produit chez le lecteur. Tout comme l'héroïne, il ne sait pas quand ce qu'il voit est un rêve, une illusion où la réalité. De ce point de vue, c'est une grande réussite : jamais un livre ne m'a autant donné l'impression d'être dans un rêve. Malheureusement, c'est aussi la que le bas blesse. Alors que dans Perfect Blue on nous donnais la clef de l'affaire à la fin du film, dans cet album on reste aussi perdu à la fin qu'au début. Sans réelle intrigue, il n'y a rien auquel puisse se ratacher le lecteur. Et lorsque l'on referme ce tome, c'est la confusion qui règne, on a le sentiment d'être passé à côté de quelque chose. Ma première idée a été de dire que ce livre n'est finalement que du vent, porté par un auteur qui se croit être un artiste. Mais en y repensant, on constate que finalement, le livre possède pleins de qualités et que ce qui gène c'est sa non conformité. Dire qu'il est difficile d'accès n'est qu'un joli mot pour exprimer le doute qui s'empare de nous à la fin de la lecture. Ce manga n'est certainement pas un chef d'oeuvre, mais on peut être sûr que les personnes suffisament "éclairées" artistiquement et philosophiquement l'aimeront, que la plupart le détesteront, et que quelques uns se demanderont longtemps s'il faut le classer comme un bon ou un mauvais manga.

La technique et le graphisme ne font rien pour faciliter le choix. D'un coté la mise en page est traditionnelle au possible et les décors sont assez vides, et de l'autre les trames ne sont jamais utilisées et le dessin fait un peu figure de croquis fait sur un cahier de brouillon.
Mais ce qui choque le plus, c'est que les personnages ont tous l'air d'avoir 14 ans. Les yeux très proches du nez, les petits nez et les formes des corps sans vraiment de relief donnent l'impression d'avoir affaire à des enfants. Et dans un manga qui joue sur un parallèle rêve-réalité, cela joue beaucoup et participe grandement au trouble que ressent le lecteur. On ne sait pas bien ccertaine, personne ne restera de marbre devant ces hommes et ces femmes-enfants.

Au final, Le Terrain Vague laisse un avis très mitigé. On se demande quel type de personne est à même d'apprécier ce manga à sa juste valeur, et s'il à vraiment une telle valeur. On lui reconnaitra tout de même le fait d'avoir de la profondeur, même s'il reste terriblement difficile d'accès.

Une dernière chose : si vous avez lu ce livre, où si vous l'avez déjà eu en main, vous aurez peut être remarqué cette phrase :
"Cette histoire a été conçue en sens de lecture gauche droite"
Elle est là parce que cet album fait partie d'une "série de créations internationnales" (dixit le site de Casterman). Une initiative louable, qui montre que même si le manga est avant tout destiné au marché japonais, quelques auteurs sont conscients de la dimension internationale du genre.

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Dorohedoro

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