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Tomino la maudite - Tome 1

Une oeuvre belle et angoissante pour découvrir ou redécouvrir l'ero guro.

Mettre en avant des formes de manga peu connues en France, les éditions du Lézard Noir le font depuis longtemps, offrant depuis plusieurs années déjà les œuvres de Suehiro Maruo au public, mais sous une forme plus confidentielle. En choisissant d'éditer Tomino La Maudite, Les éditions Casterman font sortir la référence actuelle de l'ero guro de sa niche, permettant à un lectorat plus large de se familiariser avec ce type de manga, loin des shonen qui dominent le marché.


Chaplin

 

Courant littéraire et artistique né dans les années 30 au Japon, l'ero guro est une savante combinaison d'érotisme et de grotesque, voire de monstrueux. On n'est pourtant pas dans une pornographie de type hentaï avec tentacules et collégiennes dévergondées mais dans un érotisme troublant et intellectualisé à rapprocher de Bunuel, Bataille ou encore Bellmer. L'ero guro est lié à une sorte de malaise intime doublé d'une excitation contre nature participant à une ambiance particulière, convoquant chez le lecteur ou le spectateur un trouble certain.
Xiang Gui Er

 

En convoquant ces thèmes, chers à son œuvre, l'auteur instille un goût d'interdit dans son récit entre fascination et répulsion, piochant dans de nombreuses références picturales ou littéraires, faisant renaître un Japon des années 30 fantasmé, tel qu'il aurait pu être vu par Tod Browning, le célèbre réalisateur de Freaks. Ici, nous suivons le parcours de jumeaux, abandonnés à leur oncle par une mère incapable de les élever puis revendus à un cirque. On y croisera bon nombre de laissés pour compte, amputés, nains ou autres ne correspondant pas aux critères de beauté de la société et rejetés par tous. Notamment Elise, une jeune fille pieuvre dotée de quatre bras et quatre jambes et qui deviendra la divinité d'une secte d'illuminés avec la complicité véreuse du directeur du cirque. Si les jumeaux n'ont a priori rien de spectaculaire - ils ne sont même pas siamois au grand dam du directeur - ils ont tout de même la particularité d'être liés par la pensée ce qui causera un grand traumatisme lors de leur séparation de force, Tomino étant mise au service d'Elise et Katan confié à un vieux pervers sur une île dont la spécialité est de créer des monstres en contraignant leur corps lors de la croissance. Une technique appelée Xiang Gui Er, légende urbaine parfois vérifiée qui consiste à enfermer les corps dans une armure ou une boite trop petite, obligeant ce dernier à se tordre et à adapter la forme de l'armure dans une douleur effroyable. Mais pour connaître le destin de ces deux malheureux il faudra attendre le tome 2.
"Elle"

 

Au-delà du récit, prenant et touchant, distillant une ambiance de malaise à chaque page, ce manga est aussi remarquable par ses nombreuses références. En effet, l'expressionnisme allemand se ressent à travers toute l'oeuvre  de Suehiro Maruo qui montre une optique déformée de la réalité déjà présente dans des œuvres telles que Le Cabinet du docteur Caligari sorti en 1920. Mais l'influence majeure reste Edogawa Ranpo, considéré comme l'un des principaux fondateurs de la littérature policière japonaise mais aussi de l'ero guro et dont Suehiro Maruo a déjà réalisé trois adaptations. On y croisera aussi Charlie Chaplin ou encore l'hypnotique « Elle » du peintre symboliste niçois Gustav-Adolf Mossa.

Cette œuvre baroque ne peut laisser indifférent tant dans son graphisme que son scénario. Une exploration des extrêmes envoûtante et dérangeante réussie de bout en bout.

 

 

 

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